Le curriculum vitae est-il mort ?

Le curriculum vitae est-il encore le bon outil ? Quelle importance a la réputation en ligne ?

Pendant plus d’un siècle, le curriculum vitae a eu une tâche très simple : raconter qui nous sommes dans le monde du travail. Études, expériences, compétences, fonctions. Le tout disposé dans l’ordre, si possible chronologique. Le curriculum naît en effet d’une certaine idée de la carrière : un parcours linéaire, ordonné et surtout racontable à travers une succession d’étapes. D’abord la formation, puis le premier emploi, ensuite les expériences successives et des responsabilités croissantes. Mais les trajectoires professionnelles d’aujourd’hui ressemblent de moins en moins à ce modèle linéaire.

Les carrières sont devenues plus discontinues, les rôles se superposent, les compétences s’acquièrent aussi en dehors des parcours formels et, surtout, tout au long de la vie professionnelle. Un professionnel peut simultanément travailler pour une entreprise, participer à un projet, publier des articles, intervenir lors d’un congrès, contribuer à une communauté et construire des relations avec des centaines de personnes de son secteur.

Une part importante de cette activité entre difficilement dans un curriculum, qui a, par nature, un besoin indispensable de synthèse.

Un parcours multidimensionnel peut en revanche être suivi à travers les traces numériques qu’il laisse dans le temps.

La présence en ligne est potentiellement continue, presque l’opposé d’un CV condensé en une ou deux pages.

Le sociologue canadien Erving Goffman, bien avant l’existence des réseaux sociaux, décrivait la vie sociale à travers une métaphore théâtrale. Dans les interactions quotidiennes, les individus cherchent à maîtriser l’impression qu’ils produisent sur les autres, comme des acteurs sur une scène.

Appliquée au monde numérique du travail, la métaphore fonctionne étonnamment bien.

LinkedIn est devenu la scène. Le curriculum, de plus en plus souvent, est la loge.

Dans le CV, nous sélectionnons soigneusement ce que nous voulons montrer. Sur une plateforme comme LinkedIn, nous construisons au contraire une narration dans le temps : nous partageons des résultats, commentons des événements, participons à des discussions, rendons visibles des relations et des appartenances.

Nous ne présentons plus seulement ce que nous avons fait. Nous présentons celui ou celle que nous voulons paraître être.

Naturellement, cette représentation ne concerne pas seulement LinkedIn.

D’autres espaces publics du réseau contribuent également à la construction de la réputation : un article publié des années auparavant, une intervention publique, un projet présent sur le site d’une organisation et, dans certains cas, aussi les contenus partagés sur les réseaux sociaux.

Un premier paradoxe apparaît ici.

Une personne très active en ligne peut construire une présence extrêmement riche : elle publie fréquemment, raconte ses résultats, intervient dans les discussions, entretient un réseau très vaste. Mais ce dynamisme ne correspond pas nécessairement à sa capacité professionnelle réelle.

Une autre personne, tout aussi compétente ou même plus compétente, peut simplement ne pas avoir l’intérêt, le temps ou les capacités de communication nécessaires pour en faire autant.

Il peut ainsi se produire un possible court-circuit de la visibilité, capable de générer une nouvelle forme d’inégalité : non seulement entre ceux qui possèdent plus ou moins de compétences, mais entre ceux qui sont visibles et ceux qui restent invisibles.

Dans le marché de l’attention, le travail lui aussi risque ainsi d’être évalué à travers la capacité à le montrer ou, mieux encore, à se montrer.

Des outils nés pour rendre reconnaissables les capacités et les expériences peuvent donc finir par récompenser surtout ceux qui savent le mieux construire leur image publique.

Le phénomène modifie inévitablement aussi le métier du recruteur. Si auparavant la sélection consistait principalement à analyser des informations déclarées dans un document relativement standardisé, elle peut aujourd’hui inclure l’interprétation d’une véritable identité narrative numérique.

Il ne s’agit plus seulement de vérifier où quelqu’un a travaillé. On cherche à comprendre quels sujets il aborde, quelles relations il possède, comment il communique, quels résultats il présente, quelle image de lui-même il a construite dans le temps et dans quelle mesure cette image correspond à la réalité.

La sélection prend ainsi, au moins en partie, une dimension presque herméneutique : interpréter un individu à travers les traces qu’il a laissées.

Et toute interprétation comporte des biais.

Âge, genre, origine sociale, familiarité avec les outils numériques, capacité d’écriture, secteur d’appartenance : tous ces éléments peuvent influencer la quantité et la qualité de la présence en ligne.

Et l’intelligence artificielle pourrait rendre ce scénario encore plus incertain.

Il existe enfin une dernière différence fondamentale entre le curriculum et l’identité numérique : la mémoire.

Un curriculum peut être mis à jour. Certaines expériences peuvent être supprimées, d’autres synthétisées, d’autres encore réinterprétées. Le réseau possède en revanche une mémoire beaucoup plus longue. Un commentaire malheureux, une polémique, une position ensuite abandonnée peuvent continuer à réapparaître à travers une recherche.

Le curriculum raconte le passé que nous choisissons de présenter. Le réseau restitue un tableau beaucoup plus complexe.

Cela change profondément le rapport entre identité professionnelle et temps.

Alors, le curriculum vitae est-il vraiment mort ?

Probablement pas. Au contraire, certainement pas.

Il continuera à être utilisé parce qu’il conserve une caractéristique encore précieuse : il oblige à synthétiser.

La connaissance directe, l’échange personnel, l’entretien restent fondamentaux : des moments encore aujourd’hui centraux pour comprendre une personne, évaluer ses compétences, ses attitudes et son potentiel sans la réduire à la seule représentation qu’elle offre d’elle-même.

Le CV n’est donc plus l’outil principal de la sélection, mais l’un des éléments d’un ensemble plus vaste, dynamique et en constante évolution.

Ce qui est certain, c’est que, dans ce Monde 2.0, notre identité professionnelle n’est plus enfermée dans un document : elle se construit et se modifie dans le temps, devenant une sorte de narration permanente.

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