Buy one click, Buy Now Pay Later : l’argent invisible

L’argent n’est pas seulement un instrument économique : c’est aussi un objet cognitif et social. La manière dont nous l’utilisons influence notre perception de la valeur, de la dépense et de la dette. Pendant des siècles, sa représentation a été matérielle : pièces et billets avaient un poids et une consistance, et payer signifiait transférer physiquement de la valeur à autrui.

La numérisation rompt progressivement cette relation entre valeur économique et perception sensorielle.

Aujourd’hui, nous approchons une carte ou un smartphone d’un terminal, nous achetons en un clic, utilisons des services à prélèvement automatique ou achetons immédiatement en reportant le paiement. La valeur économique de la transaction reste identique ; c’est sa représentation psychologique qui change.

Il ne s’agit pas seulement d’un changement technologique. Lorsque change la manière dont nous utilisons l’argent, change aussi la manière dont nous le percevons.

La réflexion n’est pas nouvelle. Au début du XXe siècle, Georg Simmel avait déjà identifié l’argent comme l’un des plus puissants instruments d’abstraction de la société moderne : il permet de rendre comparables des objets, activités et expériences différents en leur attribuant une valeur numérique.

La numérisation ajoute un niveau supplémentaire à cette abstraction : nous n’échangeons plus nécessairement un objet représentant une valeur, mais des informations certifiant le transfert de cette valeur.

Payer 120 euros en remettant six billets de vingt signifie voir concrètement l’argent diminuer. Approcher une carte ou un smartphone produit le même résultat économique par un geste presque identique à celui avec lequel nous pourrions payer 5 euros. Dans le paiement numérique, le geste physique ne communique plus, à lui seul, l’ampleur économique de la dépense.

La véritable innovation des paiements numériques réside dans la disparition progressive du moment même du paiement.

Le smartphone représente probablement le point le plus avancé de cette transformation : il concentre moyens de paiement, documents, billets, cartes de fidélité, photographies, clés et systèmes d’identification. Parallèlement, le portefeuille disparaît, alors qu’il représentait aussi une partie de notre identité sociale.

La commodité augmente, mais la dépendance à un point d’accès unique à la vie numérique augmente également.

L’invisibilité progressive de l’argent modifie aussi la perception de la dépense.

En économie comportementale, on parle de pain of paying, la « douleur du paiement » : la composante psychologique négative associée au moment où nous nous séparons de notre argent. Dans les paiements numériques, cette séparation devient moins physique et, surtout dans les petites transactions répétées, la somme totale dépensée peut devenir moins évidente.

La transformation devient encore plus significative lorsque l’on sépare non seulement l’achat et la matérialité de l’argent, mais aussi l’achat et le moment du paiement.

C’est le cas des paiements échelonnés numériques et du Buy Now Pay Later. Le principe est simple : acheter aujourd’hui et payer plus tard, souvent en répartissant le montant sur plusieurs échéances. Cela peut être un outil utile de flexibilité financière, mais il modifie la manière dont le prix est perçu.

Un produit à 600 euros peut cesser d’apparaître comme une dépense de 600 euros et se transformer en une succession de montants plus faibles. Si le mécanisme est appliqué simultanément à plusieurs achats, il devient aussi moins intuitif de comprendre quelle part du revenu futur a déjà été engagée. Le problème n’est donc pas le paiement échelonné en soi, mais la possible distance psychologique entre désir, consommation et sacrifice économique.

Lorsque le paiement devient invisible et que la dette est fragmentée dans le temps, le poids psychologique de l’endettement peut lui aussi devenir moins visible.

La numérisation de l’argent produit une autre conséquence, cette fois collective : chaque paiement électronique laisse une trace. Et c’est ici que le changement technologique rencontre l’un des problèmes structurels de l’économie italienne, l’évasion fiscale.

Depuis le 1er janvier 2026, l’obligation d’associer les instruments de paiement électronique aux caisses enregistreuses télématiques des commerçants est entrée en vigueur, devenant pleinement opérationnelle dans les mois suivants. L’association n’est pas physique : elle s’effectue via l’infrastructure de l’Agenzia delle Entrate et permet de comparer ce qui est enregistré comme vente avec ce qui est effectivement payé électroniquement.

Selon les données rapportées par le Corriere della Sera en juillet 2026, l’alignement entre caisses enregistreuses télématiques et instruments de paiement électronique aurait fait apparaître, au premier semestre, environ 9,1 milliards d’euros de base imposable supplémentaire par rapport à la même période de l’année précédente, ainsi qu’environ 160 millions de documents commerciaux supplémentaires.

Ce chiffre doit être interprété avec prudence : il ne signifie pas que 9,1 milliards d’euros d’évasion fiscale ont été automatiquement récupérés, ni que chaque ticket supplémentaire dépend exclusivement du nouveau système. En appliquant un taux moyen de TVA de 18 %, la base imposable supplémentaire pourrait correspondre à près de 1,6 milliard d’euros de TVA supplémentaire potentiellement due, mais l’impôt effectivement versé dépend de nombreuses autres variables.

Du point de vue sociologique, l’élément intéressant est autre : lorsqu’une transaction devient traçable, le comportement des individus impliqués peut changer.

Le paiement électronique n’empêche pas matériellement de ne pas enregistrer une opération ; il introduit toutefois une trace indépendante avec laquelle cet enregistrement peut être comparé. Si des paiements électroniques apparaissent sans correspondance plausible dans les recettes déclarées, l’anomalie devient observable. La technologie modifie ainsi les comportements non seulement par des interdictions, mais aussi par la possibilité du contrôle.

Le modèle qui se dessine est celui d’une administration fiscale de plus en plus fondée sur les données : croisement des informations, identification des anomalies et contrôles ciblés. Le lien entre terminaux POS et caisses enregistreuses télématiques rend ces bases d’information plus facilement comparables.

Plus l’argent devient invisible à nos yeux, plus ses traces deviennent visibles pour les systèmes qui le font circuler.

La numérisation modifie aussi la géographie du risque. Transporter moins d’espèces réduit certains risques traditionnels liés à la perte, au vol et à la nécessité, surtout pour les commerçants, de conserver et transférer physiquement des sommes d’argent. Mais il serait erroné de conclure que la numérisation élimine tout risque : elle le déplace.

Fraudes informatiques, phishing, vol d’identifiants, social engineering et manipulation de l’utilisateur appartiennent à un univers différent du vol de portefeuille, mais peuvent produire des conséquences économiques tout aussi concrètes.

Les données les plus récentes de la Banque d’Italie indiquent néanmoins un phénomène limité par rapport au volume global des transactions. Au second semestre 2025, la valeur des opérations frauduleuses considérées dans le rapport s’est élevée globalement à environ 3 euros pour 100 000 euros de transactions ; pour les cartes, elle monte à 17 euros pour 100 000, tandis que pour les virements ordinaires elle est d’environ 2 euros.

La nature des fraudes change elle aussi. Dans les virements, l’un des principaux problèmes est la manipulation du payeur : il n’est pas nécessaire que quelqu’un viole techniquement le système, mais il convainc la victime d’effectuer volontairement le paiement au mauvais destinataire. Pour les cartes et la monnaie électronique, les transactions non autorisées et le vol de données restent importants.

Dans ce scénario, la sécurité dépend de moins en moins de la capacité à protéger physiquement quelque chose et de plus en plus de nos compétences.

Reconnaître un message frauduleux, protéger ses identifiants, utiliser correctement l’authentification et comprendre quand une demande est suspecte deviennent des comportements de sécurité économique. Gérer son argent signifie de plus en plus souvent savoir gérer la technologie par laquelle nous y accédons.

Cela nous conduit peut-être à la conséquence sociale la plus importante de la transformation.

Ce qui représente pour certains une extraordinaire simplification peut devenir pour d’autres une nouvelle barrière. Revenu, instruction, accès aux services financiers, connexion, compétences numériques et confiance dans les systèmes technologiques influencent la possibilité d’utiliser ces outils de manière autonome.

Pendant longtemps, nous avons parlé de digital divide pour décrire la distance entre ceux qui avaient accès à Internet et ceux qui en étaient exclus. Puis nous avons compris que posséder une connexion ne signifiait pas nécessairement savoir l’utiliser. La même dynamique pourrait désormais s’étendre à l’argent.

La capacité de payer devient elle aussi une compétence numérique.

Le paradoxe est évident. Nous pouvons payer partout, acheter un billet en marchant ou transférer de l’argent à l’autre bout du monde. Mais cette simplicité repose sur une infrastructure complexe : dispositifs, identités numériques, banques, intermédiaires, authentification, réseaux et bases de données.

C’est le transfert progressif de l’argent de notre expérience matérielle vers une infrastructure que nous voyons à peine.

Et c’est peut-être précisément cette invisibilité qui rend la transformation si profonde. Tandis que le geste du paiement devient plus petit, plus rapide et presque imperceptible, les conséquences psychologiques et sociales qui se trouvent derrière ce geste augmentent.

Nous n’avons pas seulement changé notre manière de payer : nous changeons notre manière de percevoir l’argent, la dette, le risque et notre propre participation à la vie économique.

Mondoduepuntozero