19 mai 2026 by Mondo2.0
Pauvres en tokens
Une nouvelle asymétrie numérique émerge dans notre quotidien. Il ne s’agit ni d’un manque de connectivité, ni d’une illettrisme technologique au sens classique du terme. C’est quelque chose de plus subtil, et à certains égards de plus révélateur : l’épuisement des jetons .
Mais que sont exactement les tokens ?
Lorsqu’on communique avec un modèle de langage de grande taille (ce que l’on appelle aujourd’hui des LLM, ou plus simplement des « IA »), le texte n’est pas traité mot par mot, ni lettre par lettre. Il est décomposé en unités plus petites et statistiquement significatives appelées tokens.
Un token peut correspondre à un mot entier, à un radical, à un suffixe ou à un signe de ponctuation. En italien, un mot comme « ragionevolmente » peut valoir trois ou quatre tokens.
Chaque fois que vous écrivez dans le modèle, et chaque fois que celui-ci vous répond, des jetons sont consommés. Plus une session de travail est longue et complexe, plus le nombre de jetons consommés à chaque échange est important, créant ainsi un effet d’entraînement qui peut rapidement devenir vorace.
Chaque abonnement ou forfait d’utilisation actuel inclut un certain nombre de jetons utilisables pendant une période donnée. Cette technologie est encore à ses débuts, et son mode de paiement reflète son immaturité commerciale. On retrouve un peu la même situation qu’avec les téléphones portables : d’abord, on payait chaque SMS comme un télégramme, puis les minutes d’appel, ensuite les mégaoctets de données, puis les gigaoctets dans un forfait mensuel. Chaque étape semblait logique jusqu’à ce que la suivante vienne la rendre obsolète.
Il en sera probablement de même pour les LLM : les jetons sont aujourd’hui l’unité de mesure, mais il est raisonnable de s’attendre à ce qu’ils évoluent vers des modèles différents : abonnements forfaitaires, tarification basée sur l’utilisation, accès institutionnel différencié, voire quelque chose que nous ne pouvons pas encore imaginer.
Pour l’instant, cependant, lorsque les jetons sont épuisés, la machine s’arrête et ne communique plus.
Ce mécanisme est étroitement lié à une autre distinction qu’il convient de clarifier : celle entre ce qu’on appelle l’incitation et l’entraînement du modèle.
L’entraînement d’un modèle est un processus complexe, souvent coûteux, qui se déroule dans les laboratoires de grandes entreprises technologiques et nécessite le traitement d’énormes quantités de données. Cela améliore considérablement la qualité et le professionnalisme des réponses dans des domaines thématiques spécifiques.
Les invites, en revanche, correspondent aux actions de l’utilisateur ; elles reposent sur la conversation : c’est ainsi que l’on formule une requête, que l’on établit un contexte et que l’on guide le modèle vers le résultat souhaité. Elles ne modifient pas le modèle, ne l’améliorent pas structurellement et ne laissent aucune trace permanente. Il s’agit d’une conversation, et non d’un enseignement. Parallèlement, bien qu’il s’agisse d’une conversation temporaire, c’est une véritable compétence qui requiert de la pratique, une sensibilité linguistique et une certaine compréhension du fonctionnement de la machine – ou plutôt, de la manière dont elle simule la pensée.
Ceux qui savent utiliser efficacement la technique de la suggestion obtiennent des résultats qualitativement différents de ceux qui improvisent. Et c’est une activité qui consomme des jetons, évidemment.
Difficile d’échapper à la métaphore du rationnement : lorsque les jetons sont épuisés, la conversation s’arrête, pour ne reprendre que le lendemain, comme si la pensée numérique avait une heure de fermeture.
Une nouvelle fracture numérique est en train d’apparaître : d’un côté, ceux qui maîtrisent l’invite, disposent de forfaits premium et ont déjà intégré ces outils à leur flux de travail quotidien ; de l’autre, ceux qui n’ont pas encore pleinement saisi la valeur ajoutée que ces systèmes peuvent offrir, ou qui manquent tout simplement des ressources nécessaires pour les utiliser de manière constante et régulière, sont clairement désavantagés.
Il ne s’agit pas seulement d’une différence technique ou fonctionnelle, comme c’est le cas pour la traditionnelle « fracture numérique ».
Il s’agit d’une stratification plus profonde, qui affecte la capacité à produire, élaborer et valoriser les connaissances et qui risque de reproduire, sous une nouvelle forme, des inégalités déjà existantes .
Les institutions publiques sont confrontées à un défi très délicat : veiller à ce que l’accès à ces outils ne devienne pas un nouvel axe d’inégalité. Écoles, universités, collectivités territoriales, bibliothèques et services de santé doivent composer avec des technologies susceptibles d’améliorer considérablement la qualité de leur travail quotidien, mais qui risquent de devenir l’apanage exclusif de ceux qui disposent déjà des ressources, des compétences et de l’expertise numérique nécessaires.
Faciliter l’accès aux services pour les citoyens implique de réfléchir à des formes d’accès public, subventionné et éclairé à cette nouvelle génération de services.
Les entreprises privées qui adoptent ces outils ont la possibilité, et dans de nombreux cas la rentabilité, d’offrir à leurs employés un accès adéquat, une formation appropriée et, surtout, une culture interne qui considère l’IA comme une infrastructure de travail.
Donner aux professionnels du secteur les moyens d’agir, c’est investir dans des outils et une véritable formation.
En résumé, la question des jetons n’est pas technique. Elle est politique et sociale au sens le plus large du terme.
Il s’agit de savoir qui peut se permettre, et même être capable de, penser avec l’aide des machines et qui ne le peut pas, qui suit la courbe de l’automatisation cognitive et qui reste à attendre avec le risque concret de ne pas trouver de place sur le marché du travail, d’être laissé pour compte, de ne pas être à la page.
Je me demande combien d’entre vous ignorent comment utiliser un service d’IA et n’ont jamais eu recours à la fonction d’invite.
Je me demande également combien d’entre vous ont déjà épuisé leur quota journalier de jetons.
Mondoduepuntozero
